Le bouc émissaire ou l’éternelle nécessité de désigner un coupable

« Selon ce que je connais de l’histoire, je vois que l’humanité ne saurait se passer de boucs émissaires. Je crois qu’ils ont été de tout temps une institution indispensable. » – Arthur Koestler

Bouc émissaire montré du doigt - Kristine - Tous droits réservés

 Les boucs émissaires dans l’histoire 

Depuis que l’humanité existe, il est un rituel qui ne change pas : à tous chaos nécessité est faite de désigner un coupable.

Guerres ou épidémies, nous allons voir que durant toutes les périodes de l’histoire, les dirigeants, pour juguler la peur des populations, se sentaient fondés à agiter le spectre du groupe responsable du chaos. 

Et comme l’histoire se répète sans cesse, nous comprenons mieux, à la lecture des événements passés, que ces pratiques archaïques se perpétuent et perdurent dans nos sociétés dites « modernes ».

L’illustration la plus récente est celle faite par le  président Emmanuel Macron dans sa déclaration « les non vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » où il désigne ainsi la population à stigmatiser.

Même si tout le monde ou presque a compris que les non vaccinés ne contaminent pas davantage que les vaccinés, en particulier pour Omicron, nous voyons que cette population est devenue la cible, le coupable, le bouc émissaire. Nous entrons dans le domaine de l’idéologie, de la fantasmatisation et non pas dans le champ de la science ou de la raison.

Mais qu’est-ce qu’au juste un bouc émissaire ?

Selon le Larousse, un bouc émissaire est « une personne qu’on désigne comme la seule responsable de quelque chose ».

A ce titre, l’anthropologue Danièle Dehouve et Christophe Lemardelé, docteur en histoire des religions, dans une tribune parue dans Figaro Vox du 1er décembre 2021 déclaraient :

«Le non-vacciné correspond à ce que l’anthropologie désigne comme un bouc émissaire».

Faisons un petit retour sur l’histoire de l’humanité et son rapport au bouc émissaire dans des périodes épidémiques ou de pandémie.

Dans un exposé très complet,  Damien Jeanne, historien spécialiste d’anthropologie sociale et d’ethnologie ainsi que de l’histoire des religions, nous livre une analyse très intéressante de l’histoire du bouc émissaire au travers des siècles.

La rétrospective que vous pourrez lire est tirée en grande partie de cet exposé.

Selon cet auteur on pourrait retrouver trois types d’utilisation du bouc émissaire dans l’histoire des épidémies.

  1. Le bouc émissaire spontané comme remède aux épidémies
  2. Le bouc émissaire ritualisé contre les épidémies
  3. De l’usage du bouc émissaire dans la fabrique de l’opinion en temps de pandémie

Le malade au moyen âge est un être double, son mal pourrait provenir de péchés commis, d’avoir  enfreint des règles religieuses, alors il devient pénitent pour éviter la contagion de sa faute et assurer son salut.

Comme si les malades étaient à la fois porteur du mal et du remède, semblable donc, au bouc émissaire.  

Au moyen âge, la lèpre est perçue comme une correction divine consécutive à une transgression d’une règle religieuse, et en même temps pour faire pénitence un moine ou un chevalier peut demander à Dieu de lui donner la lèpre.

Même si sur un plan religieux  (l’épître aux Hébreux 13.12.13 ou chez Jean 19) il est porté une image positive du lépreux,  il en va tout autrement dans la conscience collective.

La désignation d’une victime émissaire permet à la collectivité de parer à la panique en désignant un coupable pour restaurer  une communauté disloquée.

Dans ce contexte, pour la communauté, le lépreux est libidineux, impur, laid, mendiant, cupide, contagieux et il jette le mauvais œil, suscite l’effroi, il est donc légitime de le sacrifier.

Dans cette période moyenâgeuse, un autre groupe moins connus a subi des discriminations similaires : les cagots

Parias parmi les parias, les Cagots peuvent être comparés aux intouchables indiens.

Le terme de Cagots désigne des femmes et des hommes ayant été victimes d’une ségrégation puis d’une discrimination au cours d’une période qui s’étale du XIII e siècle au XIX e siècle, dans une aire géographique chevauchant les Pyrénées qui s’étend du Sud de la Garonne au Nord de l’Èbre. Ces personnes, injustement suspectées d’être porteuses de lèpre (lèpre héréditaire ou lèpre blanche) ou descendants d’une race maudite (Goths, Cathares, Sarrasins, etc.) étaient repoussées en marge de la société. Parmi la longue liste des interdits on peut citer : le mariage avec des non Cagots, l’exercice de certains métiers en rapport avec l’eau, la terre, le feu, les aliments, porter une arme ou un objet tranchant… À l’origine des ces interdictions, on retrouvait la peur de la lèpre dont les cagots étaient tous censés êtres infectés. La pérennité de la ségrégation était permise par l’obligation de l’endogamie entre cagots. 

Malgré ces interdictions draconiennes, ils peuvent occuper des postes de chirurgiens ou sages-femmes et on leur prête des vertus de guérisseurs. La plupart sont charpentiers, vanniers, tisserands, maçons, parfois réputés et appréciés pour leur travail, d’autant que, généralement, ils ne reçoivent pas de salaire et sont seulement exonérés d’impôt.

Dans certains endroits, ils devaient porter une patte de canard ou d’oie d’étoffe rouge cousue sur leurs vêtements.

On retrouve ici cette notion double d’un groupe à la fois responsable de tous les maux mais dans un même temps renvoyant une image positive des pouvoirs qu’on leur prête.

Toujours d’après Damien Jeanne, on retrouve l’usage du bouc émissaire dans la fabrique de l’opinion en temps de pandémie quatre siècles plus tard : Louis Pasteur devint ainsi la bête noire des médecins puisqu’il réussit là où ces derniers échouèrent, et fut alors vivement critiqué et censuré dans la presse écrite.

Lors de la cinquième pandémie de choléra, en 1884, Louis Pasteur figura dans le journal républicain « le grelot » où il fut caricaturé en matamore, dans une parade de cirque, marchant en sens inverse de son concurrent l’allemand Robert Koch qui avait découvert cette année-là l’agent du choléra. Robert Koch avait été appelé dans la ville comme expert. 

Louis Pasteur fut dépeint comme un homme arrogant de mauvaise foi, incapable de découvrir quoi que ce soit, soit disant guérisseur qui s’enrichit sur la crédulité des foules.

Les boucs émissaires des temps modernes

Ceci n’est pas sans nous rappeler l’histoire du professeur Raoult, microbiologiste, spécialiste des maladies infectieuses, auteur de très nombreuses publications scientifiques à qui le gouvernement de l’époque avait confié l’IHU de Marseille, structure destinée à être un établissement d’excellence financée à coup de millions.

Décrit en mars 2020 comme « l’un des meilleurs infectiologues de la planète », selon Le Point « ponte de la recherche scientifique », le Professeur Raoult est connu pour avoir fait évoluer, en collaboration avec son équipe, via leurs nombreux essais cliniques et leurs brevets, la science des bactéries de manière significative (cf Wikipedia).

On se demande d’ailleurs comment un homme si brillant, d’un coup d’un seul, est passé du statut de héros à celui de charlatan ou gourou.

A la lumière de ces deux derniers exemples très similaires dans le fond, il est intéressant de se pencher sur le mécanisme de la désignation d’un bouc émissaire, en l’occurrence le professeur Raoult, appliquée à notre civilisation moderne.

Après des années de reconnaissance internationale, dès mars 2020 la presse traditionnelle s’en prend au Professeur. Des articles de presse le décrivent comme un thaumaturge dont les propos, notamment sur la chloroquine, ne sauraient être validés par la science.

Sur ces mêmes médias, le professeur Raoult est dit ambigu, susceptible, ne supportant ni la contradiction, ni la concurrence.

Pour d’autres journaux dont nous tairons la superficialité, il est décrit non pas sur ses compétences scientifiques mais sur son apparence. On peut lire : cheveux longs, bague de biker… comme s’il était plus intéressant de juger un individu sur son apparence physique que sur ses qualités scientifiques.

Nous sommes définitivement entrés dans la civilisation de l’image, de la « peopolisation », le niveau zéro du jugement.

Quand on y réfléchit, tout ceci repose sur une étrange médisance fort peu scientifique.

Libération va même jusqu’à dire que le professeur Raoult serait potentiellement cupide puisque les prix des consultations seraient considérables et Mediapart n’hésite pas à titrer « les ravages d’une expérimentation sauvage sur la tuberculose ».

Or comme il a été démontré que toutes ces assertions étaient fantasmatiques, de la désignation au bouc émissaire il n’y a qu’un pas.

‘Dénigrer et censurer c’est exclure, c’est sacrifier de manière symbolique des victimes expiatoires pour créer du consensus auprès d’un public en proie au doute permanent par l’accumulation d’informations contradictoires.’ 

Ici le bouc émissaire n’est pas mort il est exclu du champ médiatique, donc rendu à une mort sociale.

Un pour tous ou tous pour un

Les personnages publics ne sont pas les seuls à être désignés comme des coupables.

Au cours de cette pandémie de Covid 19,  nous avons pu constater les multiples contraintes imposées aux citoyens (confinement, distanciation sociale, masques puis vaccination). Chaque habitant devient responsable des dynamiques épidémiologiques et s’il enfreint les règles, le citoyen devient maudit. Cela se traduit par l’opprobre jeté par nos dirigeants sur des groupes; parfois ces groupes contaminent les autres par leur inconscience ou plus récemment avec la vaccination, d’autres groupes sont considérés comme dangereux, tels les non vaccinés qui, refusant de se soumettre, sont jugés irresponsables.

Au cours de cette crise les « boucs émissaires » fluctuent au gré de l’évolution de la pandémie et du bon vouloir de nos dirigeants.

Les touristes aux Antilles sont responsables de la propagation de l’épidémie donc on ferme les plages;  la jeunesse non vaccinée est elle aussi coupable de produire des clusters par son agglutination dans les bars ou les boites de nuit; les enfants quant à eux contaminent leurs grands-parents, et enfin la population des « non vaccinés » est devenue dernièrement le groupe à stigmatiser.

Au fond, la question à laquelle il serait intéressant de répondre c’est : pourquoi ?

Pourquoi tant d’acharnement de la part de nos dirigeants passés et actuels à vouloir désigner une victime ou des victimes émissaires ?

Est-ce pour braquer le projecteur sur un individu ou un groupe d’individus afin de focaliser les peuples dans cette direction tandis que les élites en profitent pour faire passer des lois liberticides ou toutes autres actions contestables ?

Ne serait-ce pas une manière de faire diversion pour se déresponsabiliser ou pire, pour cacher la stratégie d’un plan élaboré par les élites  et le mener à bien jusqu’au bout ? 

 Cette cible posée sur une population avec une étiquette, par exemple ici « les anti vax » alors que l’on sait parfaitement que la grande majorité de ces personnes ne le sont pas, permet aux élites de détourner l’attention des masses. Ce qui est profondément dommageable, c’est que dans ces temps de crise cette simple désignation amène des gens ordinairement respectables à déverser d’un seul coup des propos de haine d’une violence inouïe qui auraient été rendus totalement inacceptables en temps normal.

Prenons l’exemple de Martin Hirsch quand il remet en cause la gratuité des soins (Ouest France le 27/01/2022) pour les non vaccinés, qui n’ont à ce titre d’ailleurs même pas enfreint la loi puisque la vaccination n’a jamais été déclarée obligatoire ! Comment Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP ose-t’il remettre en cause un accès aux soins financés par les contribuables et non par l’état ?

En réalité cette désignation de la victime émissaire c’est une façon de s’en prendre à l’autre non pas pour ce qu’il est ou véhicule, mais du fait de nos nécessités psychiques.

Damien Jeanne, historien de l’époque médiévale faisait une remarque intéressante suggérant que « moins les mesures sont efficaces et plus il est important de chercher des gens réputés responsables ».

Nous comprenons bien au travers de cet exposé que l’histoire, quelles que soient les époques, ne change pas, elle se répète encore et encore.

A la décharge de ceux qui n’ont pas vu la supercherie, les générations changent et les nouvelles générations n’ayant pas vécu les traumatismes des guerres précédentes ne voient pas la manipulation à laquelle elles sont soumises. Il est donc plus facile pour des élites, habiles à manipuler l’opinion et virtuoses dans l’utilisation des techniques d’ingénierie sociale, de les faire tomber dans leur piège.

Comme l’a dit Mathieu Slama : «Les contextes changent, mais les mécanismes anthropologiques perdurent».

Nous finirons en citant cette alerte lancée par Daniele Dehouve et Christophe Lemardelé :

Nous, anthropologues et historiens des religions, sommes inquiets de voir surgir à nouveau ces logiques d’accusation, de harcèlement, d’exclusion, comme si l’enseignement de l’histoire n’était qu’un perpétuel échec.

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