Le théâtre forum au service des résistants à la politique sanitaire

Ce que le théâtre forum peut apporter dans une société divisée par les questions de politique sanitaire.

Le théâtre forum, aussi appelé théâtre des opprimés, a été inventé par Augusto Boal dans les années 1960. Il se met au service de l’intelligence collective pour que des personnes confrontées à un même type de difficulté s’entraident.

Augusto Boal, from canalcurta.tv.br

Le principe paraît simple: dans un groupe quelqu’un expose une difficulté vécue, une conversation houleuse, une confrontation douloureuse… L’exposé doit être suffisamment détaillé pour que le groupe s’approprie la scène. Puis le protagoniste joue la scène avec l’aide des membres du groupe qui incarnent les différents personnages. Tous peuvent alors commenter, suggérer des réactions possibles. Le protagoniste est ensuite remplacé par un volontaire qui tente sa chance pour trouver une autre issue. On peut répéter plusieurs fois ce scénario, et peu à peu le regard du groupe évolue, les possibles s’élargissent, les échanges s’enrichissent.

Chacun prend là ce qu’il souhaite, ce qui lui parle. Une des forces de l’exercice est sans doute d’incarner les situations et de les rendre si vivantes et marquantes. Contrairement à beaucoup d’autres pratiques de résolution de conflits, comme la Communication Non Violente par exemple, le théâtre forum ne nécessite aucune formation et permet à chacun de faire ses expériences.


Juan est un homme animé par la volonté de partager. Amateur de théâtre d’improvisation, il est aussi papa de deux adolescents qui ont toujours connu l’instruction en famille. Il a en effet été touché voilà des années par l’assurance, la créativité, et la capacité à communiquer d’égal à égal que peuvent développer les enfants… si on les laisse le faire. Tout le contraire de ce qu’il rencontre dans le monde de son travail – qui consiste à fabriquer des produits pharmaceutiques – où le poids des hiérarchies et des statuts sociaux vient parasiter les échanges. 

Courant été 2021, il a décidé d’animer des ateliers de théâtre forum pour les personnes exclues par le passe sanitaire, la vaccination, ou la ‘politique Covid’ en général. Je l’ai rencontré lors d’un de ces ateliers, suite auquel il a accepté de faire cette interview.

Entretien

Comment as-tu connu le théâtre forum ?

J’avais utilisé cet outil il y a deux ou trois ans avec des amis. L’un de nous l’a proposé, on a fait deux séances, et j’ai été bluffé par la magie de cet outil : le collectif aide à trouver des solutions qui se construisent au fur et à mesure, par l’apport de chacun d’entre nous, pas des solutions toutes faites. Moi qui suis dans l’envie de partager, ça m’a séduit. 

J’aime bien aussi faire du théâtre, j’ai un très bon souvenir d’un rôle que je jouais à l’école où je représentais un âne, l’idée de jouer un personnage qui n’est pas moi m’aide à m’extérioriser. Participer à un atelier de théâtre forum c’est comme faire une représentation, mais avec tes trippes, avec ce que tu es toi, sur une scène qui parle à tous parce que c’est une problématique commune au groupe.

Comment en es-tu venu à proposer cet outil aux personnes exclues par les mesures Covid ?

En septembre 2021 je suis entré dans ReinfoCovid (collectif qui apporte des informations critiques par rapport aux informations des médias classiques et met en lien les personnes – NDLR), où chacun apporte sa contribution à hauteur de ce qu’il peut. Je me suis demandé ce que je pouvais apporter dans ce groupe où chacun se sent un peu seul face à une même problématique, et je me suis rappelé de cet outil. Je me suis documenté, j’ai été encouragé et soutenu par une personne qui connaissait l’outil. La première session s’est bien passée, on m’a proposé de recommencer, et j’ai été sollicité par d’autres groupes.

Mon idée au début a été de partager l’outil lui-même, de le mettre entre toutes les mains, mais j’ai réalisé que même si le déroulement paraissait simple, l’animation ne l’était pas. J’ai l’habitude, à travers mon travail, de composer avec des personnalités très différentes, d’être attentif à l’autre pour garder le lien de la relation.

Je suppose que l’état d’esprit dans lequel on mène l’exercice compte aussi ?

Oui, il faut rester dans un esprit bienveillant, même si je n’aime pas ce mot. Je dirais plutôt : dans une intention noble. Honnête. Je veux vraiment partager et montrer que tous unis on peut trouver des solutions à une situation oppressante. Je n’ai aucune attente si ce n’est relier les gens et essayer de trouver ensemble des solutions à une problématique commune. Je suis juste un vecteur qui réunit des personnes pour trouver des solutions qui vont parler à certains. Peut-être que ces solutions vont leur inspirer une autre attitude possible, même si elles n’auront pas toujours les moyens ou la maturité de les mettre en œuvre le moment venu.

Il faut voir aussi que l’outil peut être délicat à manier. Si l’animateur canalise trop, ça peut être étouffant, voire blessant. On peut inciter des gens à explorer une solution qui ne leur est pas confortable. Je fais très attention à ça : je demande toujours aux gens quel est leur ressenti par rapport à une proposition. 

Une autre de mes craintes est que des gens soient emportés par leurs émotions. Ca m’est arrivé une fois : une dame a fondu en larmes, très blessée par le rejeu de la scène. Heureusement ma femme était là et a pu accompagner cette dame avec d’autres outils, pour qu’elle ne reste pas seule. Moi dans ces moments-là je ne me sens pas la capacité d’accompagner aussi finement que le fait ma femme, j’aime bien qu’elle soit à proximité.

En tant qu’animateur, tu n’as pas la possibilité de toi-même jouer un rôle, alors que tu aimes le théâtre. Es-tu frustré de ne pas pouvoir jouer ?

Non, je me découvre le plaisir d’accompagner des gens à voir des choses, demander : ‘comment t’es-tu senti ? J’ai vu ta posture… Comment as-tu senti l’autre ?’ etc. Ça me motive de voir tout le monde participer et apporter sa touche pour voir une situation, la comprendre, apporter des solutions, déclencher d’autres idées chez d’autres personnes. C’est beau cette communion !

Lors de l’atelier auquel j’ai participé, nous avons joué 3 variations de la même scène. Dans la première, l’originale, la protagoniste principale est blessée par la situation. C’est la situation partagée avec le groupe. Dans la seconde, une personne a repris le rôle de la victime et a redonné le sourire au groupe en apportant des réponses percutantes, avec dynamisme et aplomb. Mais c’est la dernière scène qui me laisse encore un souvenir plein d’émotion. Elle a apporté un apaisement inattendu grâce à une magnifique et inspirante contribution. As-tu la tentation de juger certaines réactions ?

Parfois je l’ai fait, mon épouse, présente dans l’assistance, me l’a déjà fait remarquer. Au fur et à mesure qu’on élève son niveau de conscience, on est attentif à des détails qui semblent plus subtils mais qui peuvent être forts. Parfois ce n’est pas confortable pour moi. 

Sur la deuxième scène par exemple, je peux comprendre que certaines personnes idéalisent cette posture, pleine d’assurance et de vivacité. Parce qu’avoir de la répartie, ça donne de la puissance. Bien souvent on est frustrés quand on trouve des réponses après coup dans une conversation. J’ai bien senti que l’acquiescement général était plutôt de cet ordre-là : quelqu’un qui face à l’agresseur renverse le jeu, établit un autre équilibre.

Mais bien sûr personnellement c’est la dernière saynète qui m’a séduit. On dit qu’on génère ce qu’on combat. Dans cette dernière scène il n’y avait pas de contre, pas d’accroche. Ça me parle comme attitude. Et si certains se sont dit ‘ça me parle’, ils pourront l’essayer. On aurait même pu rejouer la scène pour que certains se l’approprient.

As-tu des retours des participants ? Que ressentent-ils ?

Dès la première séance, les gens étaient enthousiasmés. Les personnes qui jouent le vivent vraiment. Même si elles se sentent un peu sous pression au départ, tout coule ensuite et elles entrent dans leur personnage.

Certains sont venus me remercier chaleureusement. J’ai été surpris de moi, que ça marche aussi bien du premier coup. J’ai ressenti chez les gens ce que moi j’ai ressenti la première fois que j’ai expérimenté l’outil.

Déjà, quand quelqu’un joue sa propre scène, l’animateur l’incite à aller voir ce qui se passe en lui. Puis les autres participants réagissent et donnent un regard extérieur sur ce que la personne dégage, ce qui peut aussi secouer. Enfin en devenant spectateur, s’ouvrent d’autres perspectives et possibilités. Les gens sont venus m’exprimer leur gratitude d’avoir pu voir d’autres façons de faire possibles.

Cette pratique t’a-t-elle amené à changer d’attitude sur le sujet de la politique sanitaire ?

Oui, ça m’a enrichi. Je remarque un trait commun, la posture qu’à chaque fois je trouve la plus juste est celle où je ‘parle en JE’, j’exprime ce que je ressens au fond de moi. De le voir à plusieurs reprises me montre à quel point j’ai envie de développer ça : je n’ai pas besoin d’aller contre les gens pour leur dire ‘tu t’es vu avec ton vaccin’. Il n’y a pas une once de cette intention-là quand tu parles de toi, de ce que ça te fait.

L’autre n’a rien à redire, juste à découvrir chez moi ce qui me préoccupe et finalement d’accepter cette différence, d’accepter que moi j’aie peur de la mort – comme lui – mais que ma façon de voir le monde, de me construire, c’est de me dire que c’est le vaccin qui me fait peur et qu’il y a d’autres moyens de me protéger. Pour lui, la vaccination est sa solution, sa vision du monde l’amène à penser ‘le vaccin va me protéger, il y a des gens qui ont travaillé pour le fabriquer pour mon bien’. Très bien, c’est sa façon de voir. Moi c’est de me dire: j’ai peur de ce vaccin, et dans cette peur du vaccin je préfère me soigner autrement, favoriser la prévention notamment.

Si l’autre a envie de comprendre quelle est ma réalité, ça ouvre la porte à dire ce que moi je considère comme juste, et je peux alors dire que je sais bien quelles sont les contraintes requises pour fabriquer des vaccins. Ce qu’on appelle vaccin Covid est autorisé avec une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) conditionnelle. Quand on sait ce que ça veut dire… je ne peux pas faire confiance à ça !

Mais je ne vais pas sortir des arguments pour aller débattre, je n’ai pas envie de débattre, j’ai envie que l’autre entre dans ma réalité. Et donc la posture que je considère la plus juste est de parler toujours en JE, exprimer ma peur, ce qu’il y a au fond de moi.

Peut-on conclure qu’il serait inutile de chercher à argumenter avec des faits et des données, de tenter de faire contre-poids à l’information omniprésente ?

Dans une discussion : tu as des informations, l’autre en a d’autres. Ses croyances sont basées sur celles de spécialistes qui donnent une certaine forme d’information. Les tiennes sont basées sur les croyances de scientifiques qui disent autre chose. Donc qui dit vrai ? Quel est le scientifique qui a le plus raison ? Comment ta boussole intérieure te guide vers l’un plutôt que l’autre ?

– …une sensibilité première ?

Voilà ! On en est tous là, à croire à une vision du monde en fonction de ce qui nous parle. Bien sûr ça peut également être induit par la propagande qui canalise et induit des réactions…

Quand tu te retrouves face à une difficulté avec des proches, que par exemple on te demande le passe pour venir à un repas de famille, la façon de créer une ouverture sur ta façon de voir les choses c’est de dire ta peur, ton authenticité, ce que tu vis par rapport à la problématique. L’autre en face va voir que tu es authentique dans cette peur, que ce n’est pas pour être contre, pour avoir raison, pour te poser en détenteur de la vérité. Dans cette dernière posture il sera impossible d’amener l’autre à t’écouter. Exprimer dans un premier temps ce que tu ressens au plus profond de toi rend possible un deuxième temps où tu exprimes ta réalité.

A partir de là je peux être audible si je dis : moi je vois bien que dans un dépôt d’AMM il y a trois phases, et jusqu’à présent tous les médicaments qui sortaient prenaient une dizaine d’années pour que la phase III soit conclue. La phase III, ça veut dire qu’on a du recul sur le médicament pour des femmes enceintes, les fœtus, à long terme, pour divers groupes spécifiques, c’est ça une phase III. A l’issue d’une phase III, une autorisation de mise sur le marché est donnée ou non, conditionnelle ou non. Ensuite, à la commercialisation, démarre une phase IV, de surveillance, qui dure une quinzaine d’années.

Mais quand tout ce laps de temps est hyper-raccourci, quand on sort un vaccin en 6 mois avec une AMM conditionnelle, ce n’est pas la même chose qu’une dizaine d’années. Quand j’exprime ça, en disant que moi ça me fait peur de ne pas avoir suffisamment de recul, ça peut être plus facilement entendu en terme d’échange.

Les différents ateliers m’ont apporté ce regard-là, et je sens que c’est juste pour moi d’aborder le sujet de cette façon. Bien évidemment, j’ai de la gratitude pour tous ceux qui vont rechercher de l’information, qui la partagent… information que je vais aller chercher plus facilement, avec mes biais !

Es-tu en lien avec d’autres qui pratiquent cet outil ? 

Oui j’ai été récemment à un atelier sur la parentalité, c’est fait différemment et ça m’intéresse, je vais continuer à explorer.

Vas-tu continuer à animer ce genre de sessions ? Comment te contacter et monter un atelier ?

Je souhaite continuer à partager, pour contribuer à animer le réseau toulousain. Je souhaite que ça reste gratuit, je ne le fais pas pour l’argent, je n’ai pas la prétention d’être professionnel de ça. Certains animent des ateliers sur la lacto-fermentation ou la survie en conditions difficiles, moi je propose le théâtre forum. 

Je trouve du sens à le faire au sein de ReinfoCovid, grâce aux liens que créent les référents et les différents groupes locaux. Je ne le rends pas systématique, je préfère répondre aux besoins quand ils émergent et garder une certaine simplicité de fonctionnement. L’idéal est de réunir un groupe de 10 à 15 personnes, assez grand pour qu’il y ait de la diversité et des interactions, mais tout de même permettre la participation de tous. C’est super aussi qu’il y ait des jeunes, des adolescents. Je les vois interagir physiquement, même quand ils ne disent rien ils captent beaucoup de choses.


Pour monter un atelier, vous pouvez contacter Juan via ReinfoCovid, ou via ce journal : contact-enquetes@protonmail.com.

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